22/06/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Le paradis du troisième âge

01/02/2010
Caijia a gagné le titre de « village de retraités le plus heureux de l’île de Taiwan ».
Niché sur les hauteurs de la ville de Danshui, le petit village de Caijia s’est installé à l’écart des sentiers les plus fréquentés, au calme et au contact de la nature. On dit de leurs habitants qu’ils sont les plus heureux de tout le pays. Ensemble, ils jardinent, prennent leurs repas, jouent aux cartes et consacrent leurs journées à assister aux cours de japonais ou de musique dispensés dans l’université de quartier du village. Une vie à leur propre rythme et sans solitude, qui contraste avec l’inconfort qu’ils pourraient éprouver dans un petit appartement en ville.

Pour arriver à Caijia, il faut prendre le bus numéro 3 à la station de métro Danshui, terminus de la ligne. Au fur et à mesure que le bus quitte cette banlieue bruyante et animée de Taipei et grimpe dans les montages, celui-ci se vide de ses passagers et le paysage change au profit d’apaisants spectacles champêtres. Après une demi-heure de route sinueuse, étroite et cahotante, on passe le temple de Qifu Baosheng et après une dernière et pénible centaine de mètres apparaît le terminus, le village de Caijia.

La vie quotidienne à Caijia

A midi, la cloche sonne et signale l’heure du repas aux hommes et femmes qui ont élu domicile dans ce petit joyau de verdure. Les habitants arrivent un à un au réfectoire où ils vont d’abord chercher leur bol sur lequel est inscrit leur nom. Ici, les plats sont dignes d’un bon restaurant et conçus par un chef qui prend en compte le régime alimentaire des habitants.

Cai Huixiong [蔡輝雄], 69 ans, et son épouse Cai Chen-mei [蔡陳梅] y déjeunent régulièrement depuis maintenant 5 ans. « Nos enfants partaient au bureau le matin en nous laissant seuls à la maison. Nous devions donc faire la cuisine et cela posait le problème de la quantité : trop de plats et nous n’arrivions pas à les finir, trop peu et cela manquait de variété. Ici nous n’avons pas ce problème et en plus, nous avons plein d’amis avec lesquels partager notre repas, ce qui n’était pas le cas à la maison où la solitude pouvait être pesante », racontent-ils.

Au réfectoire, les repas, toujours de bonne qualité, prennent en compte la santé des résidents pour la somme très modique de 30 dollars taiwanais.

Le village de Caijia a aussi mis en place un service de livraison à domicile pour ceux qui ont des difficultés à se déplacer et qui va jusque dans les localités voisines de Yishan, Zhongshan et Xingren. Le repas est vendu pour la modique somme de 30 dollars taiwanais.

« C’est plus économique et plus pratique que de passer la journée à faire les courses et la cuisine pour une ou deux personnes seulement », dit Li Xue-yang [李楊雪], âgée de 72 ans et dont le mari est cloué au lit, sans appétit depuis qu’il a eu un accident cardio-vasculaire il y a 5 ans. S’occuper de lui demande une énergie considérable et la préparation des repas était toujours une épreuve. Le programme de livraison à domicile auquel elle a souscrit en mai 2008 est venu la soulager de cette charge. « Mon mari et moi aimons beaucoup la nourriture et cela nous repose. Ma tante, et son mari qui a une petite entreprise, ont aussi recours à ce service maintenant et ils viennent partager leur repas avec nous. Cela nous permet de nous voir, c’est très bien », raconte Li Xue-yang.

Un pour tous et tous pour un

Pour donner aux habitants l’occasion d’être actifs, le village leur a confié les travaux de jardinage. Cette année, ils ont nettoyé 2,4 ha de terres en friche pour en faire un potager qui devrait produire, d’ici le mois d’octobre, des carottes, du sénevé, des potirons et du chou ainsi que toutes sortes de fruits.

En plus de déjeuner et de jardiner, on encourage les habitants à suivre des cours ensemble. L’automne dernier, le village a obtenu l’autorisation administrative de fonder une université de quartier ouverte à toutes les personnes âgées de plus de 58 ans et vivant au village ou dans ses environs. Des cours de conversation japonaise, de pâtisserie, de tissage mais aussi de percussions dans le style beiguan y sont donnés. Les frais d’inscription sont encore une fois très modiques et les classes sont aujourd’hui pleines.

Les repas y sont préparés et pris dans la bonne humeur.

Zhang Taoli [張挑理], 75 ans, connue sous le diminutif affectueux de « Tante Chat Noir », est ravie de cette ambiance. « Il y a plein de choses à faire et je suis occupée du matin ou soir. Je suis les cours de tissage, je fais des gâteaux, je me promène avec les camarades de classe. Cette année, nous sommes allés à Guguan, dans le district de Taichung, et à Cihu, dans le district de Taoyuan. Avant la fête de la Mi-Automne, on va apprendre à faire des gâteaux de lune. Mon fils m’a dit que j’étais la grand-mère la plus occupée de toute la planète », se réjouit-elle. Elle habite avec toute sa famille, quatre générations, dans une grande maison, et c’est peut-être grâce à toutes ces occupations qu’elle a plutôt l’air d’avoir 60 ans.

Pour toutes ces personnes âgées, le concept « déjeuner ensemble, jardiner ensemble, étudier ensemble » a transformé leur vie et ils le doivent au fondateur de cette communauté, Cai Ying [蔡瀛], qui est aussi à la tête du temple de Qifu Baosheng.

La monotonie rayée de la carte

Le village de Caijia est situé dans la montagne de Guirou et a été fondé il y a environ 180 ans. A l’origine, les terres étaient occupées par des aborigènes Ketagalan. Dans les dernières années de la dynastie Qing, un clan du nom de Cai [蔡], originaire de Qionglin, à Kinmen, est venu s’installer dans la région, donnant ainsi son patronyme à la localité. Aujourd’hui, 200 personnes, soit une trentaine de familles, y habitent et plus de 90% d’entre elles portent ce nom. Un lieu de culte, le temple Qifu Baosheng, établi sous le règne de l’empereur Guangxu [光緒] (1871-1908) et pensé comme une extension du temple Baoan à Taipei, donne son point d’équilibre à la petite localité.

Les fêtes du calendrier lunaire sont l’occasion de préparer ensemble les mets traditionnels qui les accompagnent.

Même s’il est difficile d’accès, Caijia a joué un rôle historique important, juste après la défaite chinoise lors de la première guerre sino-japonaise en 1985, à l’issue de laquelle l’île de Taiwan fut cédée à l’Empire nippon par le biais du Traité de Shimonoseki. Cai Bai [蔡白] et son fils Cai Chi [蔡池] rejoignent alors l’armée du général Liu Yongfu [劉永福], une armée au pavillon noir connue pour ses victoires contre les Français, 10 ans plus tôt. Ensemble, ils organisent la résistance aux Japonais, et malgré leur échec, le père et le fils contribuent à l’évasion depuis Danshui vers le continent chinois de Tang Jingsong [唐景崧], le président de la presque mort-née République de Taiwan.

Par la suite, à l’époque coloniale et jusqu’à il y a une dizaine d’années, les habitants de Caijia ont tous consacré leur vie à l’agriculture. Mais avec le progrès économique, beaucoup de jeunes sont partis et la région s’est vidée de ses forces vives, comme partout ailleurs à la campagne. Aujourd’hui, les plus de 65 ans représentent 13% de la population du village.

Heureusement, les traditions ont résisté à l’exode rural et les familles ont maintenu une solidarité clanique qui rend la vie plus facile. Celles dont les trois ou quatre générations vivent sous le même toit restent la règle et on n’encourage pas les jeunes gens à quitter le village. Contrevenir à cette tradition les exposerait à la critique. Malgré tout, les adultes vaquent à leurs occupations professionnelles, laissant derrière eux leurs vieux parents, qui n’ont pas d’autre choix que de rester devant la télévision, surveiller les petits enfants dont on leur a confié la charge ou rendre visite aux voisins. Le temps peut ainsi paraître long.

La situation a changé avec le retour au village, il y a quelques années, de Cai Ying. Journaliste au Commons Daily à Taichung, il est revenu à Caijia pour prendre en charge l’administration du temple de Qifu Baosheng. A l’âge de 58 ans, il commença à réfléchir à ce qu’il pourrait faire une fois à la retraite afin d’éviter de devenir un vieux ronchon miné par l’ennui. « Tout ce que j’ai fait ici est en fait destiné à préparer ma propre retraite ! », annonce-t-il dans un grand éclat de rire.

Le jardinage est aussi l’une des activités principales conduites en groupe. La première production légumière et fruitière sera bientôt récoltée, redonnant le goût de l’effort et de l’investissement aux habitants.

Gérer le troisième âge

En se souvenant de ses jeunes années, durant lesquelles il avait l’habitude, chaque soir, d’entendre dans le voisinage toutes les familles battre le rappel pour le dîner, une idée germa dans son cerveau : « Pourquoi ne pas faire dîner tout le village ensemble ? » Le nouveau chef du canton, Gao Mulin [高木林], trouva la suggestion excellente et les deux hommes travaillèrent de concert pour la mettre en œuvre. Cai Ying recueillit 600 000 dollars taiwanais de donations et 1,5 million fut offert par le temple et la Fondation de la banque Fubon à Taipei. Les fonds furent utilisés pour construire une cuisine et un réfectoire juste à côté du temple. Dans le même temps, Gao Mulin fit une demande de subvention de 25 000 dollars taiwanais auprès de la ville de Danshui et prit en charge le recrutement d’une équipe de cuisiniers bénévoles, avec la tâche d’acheter les ingrédients, de préparer les repas, de les livrer et de tenir propre le réfectoire.

Si l’idée était séduisante, la cantine attira d’abord peu de monde. Après trois mois durant lesquels les repas étaient servis gratuitement, il ne se trouvait plus une seule personne pour y déjeuner. On chercha à savoir les raisons de cet échec cuisant et plusieurs expliquèrent que la gratuité du service était gênante : ceux qui allaient au réfectoire prendre leur repas donnaient l’impression que leur famille les traitait mal au point qu’ils étaient obligés de se contenter de la « soupe populaire ». « Ils avaient peur des critiques du voisinage, ils ne sortaient donc pas », explique Cai Ying. Pour ne pas perdre la face associée à l’idée de don sans retour, on décida de faire payer le repas 30 dollars taiwanais. Les habitants commencèrent alors, petit à petit à venir prendre leurs repas en commun.

Selon son expérience, pour réussir dans son entreprise, Cai Ying savait qu’il devait prendre en compte les goûts et les avis de chacun et ensuite s’appuyer sur la dynamique de groupe pour convaincre les derniers récalcitrants. « Une fois que l’un d’entre eux s’est satisfait de son repas, le bouche à oreille fonctionne et on a gagné petit à petit, un par un, la confiance et le soutien de cette vieille communauté », raconte-t-il.

Les cours de tissage et de japonais resserrent un peu plus les liens de la communauté et permettent à tous de rester actifs.

Un remède contre le spleen

Grâce à toutes les activités développées par le village ces cinq dernières années, les personnes âgées ont pu profiter d’une vie moins ingrate, et aujourd’hui, elles sont même de plus en plus nombreuses à venir de Danshui pour y participer.

Monsieur Wang, 70 ans, est de ceux-là. Il a bien profité des cinq premières années passées à la retraite après avoir occupé un poste de cadre supérieur dans une compagnie d’assurance, mais sa femme, qui s’était mis en tête de gérer les finances du vieux couple, ne l’entendit plus de cette oreille. Les disputes corrosives sur le financement des loisirs de monsieur Wang dégénérèrent en divorce. Confronté à la solitude et blessé, il n’avait plus que ses enfants pour prendre soin de lui. Un jour qu’il lisait son journal, il tomba sur un article vantant les charmes de Caijia. Il décida de s’y rendre et depuis, il ne l’a plus quitté. « L’air de la montagne est vivifiant ici, et on a plein d’activités. Je vais et je viens à mon gré, j’ai le temps de déjeuner et de discuter avec tout le monde, je vais aux cours de japonais ! Je suis très heureux aujourd’hui, raconte-t-il. Je me suis fait plein d’amis et j’ai donné une nouvelle direction à ma vie. »

Jin Deguchi, qui enseigne le japonais au village, se dit lui aussi très impressionné par la chaleur humaine qui y règne. « Lorsque ma femme a accouché au mois de février, mes élèves lui ont spécialement préparé une soupe de poulet reconstituante. Pour mon anniversaire, j’ai eu droit à un gâteau et à quelques mets traditionnels en cette occasion ». Jin Deguchi enseigne dans plusieurs écoles et il souligne combien ses étudiants du 3e âge sont bien plus sérieux et assidus que ceux des jeunes générations. « C’est rare de voir une communauté aussi soudée, même dans les campagnes japonaises. Je pense que j’ai de la chance d’enseigner ici », note-t-il.

Wu Li-man [吳李滿] (à d.) ici avec sa fille et ses deux fils, est la première à avoir achevé le programme de l’université de quartier de Caijia, un diplôme qui l’a remplie de bonheur.

Inspirer les autres

Cette année, Caijia a été récompensé d’un prix de la communauté modèle décerné par l’administration du district de Taipei et aujourd’hui, on vient le visiter d’aussi loin que Hualien, sur la côte est, ou Kaohsiung et même Pingtung, dans le sud de l’île. La ville de Danshui a en plus entrepris de développer ce modèle dans d’autres localités.

Cai Yewei [蔡葉偉], le maire de Danshui, en est le premier avocat : « Lorsque les personnes âgées déjeunent ensemble chaque jour, elles sont alors d’humeur à participer à toutes sortes d’activités. L’ouverture d’esprit et la curiosité est aussi un facteur de bonne santé ». Le 3e âge représente une proportion non négligeable de ses administrés, notamment dans les villages de Tunshan et Shalun. C’est là qu’il prévoit d’implanter le modèle Caijia en débutant aussi par l’implantation d’un réfectoire commun.

Pour les habitants du village, tout cela n’a rien de vraiment extraordinaire, à part le fait de préserver un mode de vie qui prévalait dans les campagnes taiwanaises il y a longtemps. Ils ne font que perpétuer la tradition de la solidarité villageoise. Beaucoup ignorent cependant que leur expérience a fait autant d’émules, au point de s’ériger en modèle de société. Le paradis pour retraités existe donc vraiment !

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